Le piège du progrès.

23 février 2026


6 mins de lecture


Vianney Vaute

Cofondateur de Back Market

Une sombre histoire de technologie. Et de poulets.

Évidemment que les poulets nous détestent. Et ils ont bien raison.

Au début du 20ème siècle un poulet d’élevage pesait 1,5 kg après 4 mois d’existence. Aujourd’hui, les 25 milliards de poulets qui peuplent la planète atteignent le double de ce poids, en deux fois moins de temps. Cette performance est le fruit d’une manipulation génétique. Dans sa grande sagesse, l’homo sapiens a donné vie au Cornish Cross, une race de « poulet obèse » dont la seule vocation est de maximiser les rendements de l’élevage. D’ailleurs je parie une sauce chinoise que les nuggets qui prennent le frais dans votre congélateur viennent de là, vu qu’on n’élève à peu près plus que ça.

Cornish Cross

Tiens donc, un Cornish Cross. Comme par hasard.

Le piège du progrès, une histoire de poulet.

La prouesse scientifique qui a donné naissance au Cornish Cross a un prix. La plupart de ces poulets sont si lourds qu’ils s’effondrent sous leur propre poids, incapables de tenir sur leurs pattes. Et la concentration de poulets d’une seule et même espèce dans les élevages pose des tas de problèmes sanitaires (surconsommation d’antibiotiques, risques d’épidémies, etc.).

Cela fait du poulet la mascotte idéale du “piège du progrès” dans lequel l’humanité a le don de se fourrer, aussi naturellement qu’un carré de chocolat dans une brioche Pasquier. A savoir que :

  • En utilisant la technologie pour résoudre un problème (“comment nourrir 8 milliards de fans de KFC ?”)

  • ... on finit par déclencher d’autres problèmes en cascade (“comment limiter les cas de grippe aviaire, sa transmission à l’homme et s’épargner une potentielle nouvelle pandémie ?”).

  • On sera généralement tenté de régler ces nouveaux problèmes avec encore plus de technologies - qui engendreront de nouvelles difficultés, et ainsi de suite.

Vous l’aurez compris, ce “piège du progrès” est un cercle aussi vicieux qu’un épisode censuré de Squid Game. Et l’histoire de l’humanité en est jalonnée. Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, qui n’ont rien demandé mais qu’on blâmera quand même, seraient les premiers à être tombés dedans : à force de perfectionner leurs techniques et leurs armes de chasse, ils auraient fini par décimer la quasi-totalité du gros gibier disponible, créant des situations de famine qui ont rendu leur mode de vie complètement obsolète. 

Bisons de la préhistoire => Tenders® du 21ème siècle, même combat.

Intelligence artificielle, géo-ingénierie, etc. : les nouveaux pièges du progrès ?

La révolution industrielle, l’essor du capitalisme et les nouvelles technologies nous ont apporté des tas de trucs incroyables (Red Bull sans sucre ! Canapés clic-clac ! K-Pop Demon Hunters !), mais aussi leur petit lot de désagréments. Dont la sixième extinction de masse, le réchauffement climatique et le possible avènement d’une “super intelligence artificielle” qui pourrait avoir envie de détruire un peu l’espèce humaine.

L’ironie de l’histoire est que tous ces défis qui nous font face ont été générés par… nous-mêmes. Ça devrait nous inviter à repenser d’urgence notre rapport au progrès technique, pour ne pas nous enfoncer plus loin dans le piège. Mais ça n’a pas l’air d’aller de soi, si l’on en croit les 650 milliards de dollars qui seront investis dans le développement de l’IA en 2026.

Le développement récent de la géo-ingénierie (c'est-à-dire le fait d’utiliser la technologie pour “gérer” le climat) est un autre révélateur de cette fuite en avant, convaincus qu’on est que notre génie nous permettra à lui seul de surmonter nos embrouilles auto-administrées. 

C’est typiquement ce qu’ont l’air de croire les fondateurs de la startup californienne “Make Sunsets” (il faut admettre que c’est un nom plus choupi que “Back Market”), qui veulent réfléchir les rayons du soleil directement dans l’espace pour limiter le réchauffement climatique, en envoyant des tonnes d’aérosols à base de dioxyde de soufre, à 20km au-dessus de nos têtes (ce qui est tout de suite moins choupi que Back Market). 

Le petit souci, c’est que les effets de bord potentiels d’une telle technologie sont à la fois incontrôlables, incalculables - et probablement redoutables. On parle de changements atmosphériques majeurs qui pourraient bouleverser la météo et le cycle de l’eau, abîmer la couche d’ozone, générer des pluies acides, etc.

Considérée comme un “gros mot” il y a encore 10 ans, la géo-ingénierie s’impose peu à peu comme une solution crédible pour faire face au changement climatique. Au point que la dernière conférence pour le climat (la COP30), qui a malheureusement eu encore moins de succès que le dernier bouquin d’Eric Ciotti en librairie, accueillait un stand exclusivement consacré à ces techniques.

“Le mieux, quand on voit un piège, c’est de ne pas tomber dedans.” (Personne n'a jamais dit un truc pareil)

Le piège du progrès, c’est un peu comme un magasin IKEA : c’est pas fait pour qu’on en sorte facilement. Mais ne nous empêchons pas de rêvasser, en conclusion, quelques principes pour nous en prémunir : 

  1. Déjà, prendre conscience que le “piège du progrès” existe. Poser un regard critique sur les innovations qui nous entourent. Pas pour revenir à l’âge-de-l’abbé-pierre, mais pour les adopter au bon rythme, de la bonne manière - et trouver les moyens de limiter les effets de bord négatifs avant qu’ils nous explosent au visage. En bref, faire un usage raisonnable de notre raison.

  2. Ensuite, ne pas faire aveuglément confiance aux techno-optimistes. Il y aura toujours des supporteurs du FC Silicon Valley pour louer l’ingéniosité de notre espèce et prophétiser un monde meilleur exclusivement bâti autour de la technologie. On peut les suivre sur LinkedIn parce que c’est divertissant, mais on n’est pas obligés de liker tous leurs posts.

  3. Enfin, distinguer progrès technologique et progrès tout court. Les pyramides d’Egypte sont un miracle technique du 3ème millénaire avant JC, mais elles n’ont profité à personne (sauf à 3 ou 4 types en bandelettes à l’époque et quelques touristes en Birkenstock aujourd’hui). L’invention d’un système d'égout hyper sophistiqué par Joseph Bazalgette à Londres au milieu du 19ème a contribué à améliorer la santé de l’ensemble des habitants de la capitale jusqu’à nos jours. Ces deux exemples montrent bien que la technologie ne vaut rien en soi. Ce qui compte, c’est ce qu’on décide d’en faire.

Joseph Bazalgette

Songez que du haut de ces égouts, Joseph Bazalgette nous contemple.

Je ne vais pas trop élaborer sur ce dernier point parce qu’on est juste une place de marché de produits électroniques reconditionnés (j’espère que vous saviez ça), et pas un parti politique. Mais tout de même, cette fuite en avant du progrès technique nous invite à poser quelques questions : pour aller où, en fait ? Qui sert-elle ? Quels objectifs cherche-t-on à atteindre en dehors de celui de la croissance économique ? Quels objectifs pourrait-on poursuivre à la place ? Et à quoi ces objectifs pourraient nous amener à renoncer ?  Houuuu, je suis à deux doigts de lâcher des mots comme “bonheur intérieur brut” ou “décroissance”, donc je m’arrête là avant qu’on se fasse trop peur, ou qu’on s’engueule.

À toute, proche mammouth (c’est une expression typique de chasseur-cueilleur),

Vianney de Back Market

Écrit par Vianney VauteCofondateur de Back Market

Vianney Vaute est le cofondateur de Back Market. Il aime partager son avis sur la technologie, alors que personne ne lui a demandé de le faire. Non. Mais. Franchement.

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